Politique mondiale. Pendant deux ans, Jean-Louis Borloo a parcouru le monde pour défendre son “plan Marshall” d’électrification du continent africain. Dans son plaidoyer, l’avocat de l’Afrique défend un projet aussi humanitaire que politique. Mise en garde face à un chaos annoncé.

Quel accueil votre projet a-t-il reçu auprès des partenaires internationaux rencontrés au cours de ces deux années ? Les avez-vous convaincus ?

Tous ont pris conscience de l’urgence d’agir. L’agence chargée de ce plan d’électrification, créée par les 54 chefs d’État africains, est désormais en place et pilotée par le président guinéen Alpha Condé. Ce projet devrait être, je l’espère, le thème central du prochain sommet Afrique-Union européenne en novembre prochain, à Abidjan. L’électrification de l’Afrique est un sujet politique majeur. Il y va de la stabilité du monde, de sa sécurité et de sa croissance. C’est un enjeu de stabilité parce que, d’ici à 2050, un quart de la population mondiale sera africaine. Sans électricité, préalable requis au développement, c’est un tsunami migratoire qui pourrait déferler vers l’Europe et la péninsule Arabique, attiré par la lumière de ce qu’ils considèrent être des eldorados. Un enjeu de croissance : l’Afrique est bouillonnante ! La croissance européenne de demain sera tirée par celle de l’Afrique. Les études prévisionnelles de l’université de Lafayette prévoient qu’une Afrique électrifiée, c’est 15 % de croissance par an pendant trente ans et 2 points de croissance européenne dans la même période.

L’Afrique électrifiée nous protégerait donc du chaos migratoire annoncé ?

Elle endiguerait mécaniquement le phénomène. D’ici à 2050, la population africaine passera de 1,2 milliard d’habitants à plus de 2 milliards ! C’est tout simplement l’explosion démographique la plus importante de l’histoire de l’humanité ! Un choc démographique d’une telle envergure risque d’entraîner des migrations massives d’une ampleur inconnue. Ce mouvement migratoire vers la lumière a déjà commencé. Il se fait dans un premier temps de manière infra-africaine, des campagnes vers les grandes métropoles incapables d’assumer un tel afflux. Une ville comme Kinshasa est passée en quinze ans de 3 millions d’habitants à 11,2 millions, entraînant un véritable chaos urbain. En Afrique du Sud, cet exode provoque des tensions extrêmement fortes. Après les capitales africaines surchargées, les destinations de leur migration seront inexorablement l’Europe, qui n’est qu’à 14 kilomètres, et la péninsule Arabique.

Le phénomène migratoire vers l’Europe est-il quantifiable ?

Il est très difficile à apprécier. Mais il sera sans commune mesure avec les chiffres des migrations irako-syriennes qu’a connues l’Europe en 2015 (1,3 million de migrants). Rien que cette année, 350 000 traversées de la Méditerranée ont été recensées par les instances internationales. Quand on voit qu’Agadez, dans le nord du Niger, la dernière ville avant de traverser le Sahara, est passée de 150 000 à 450 000 habitants en un an, on peut prévoir que les flux se multiplieront par 5, voire 10, dans les prochaines années. Les démographes africains estiment que, sur les 2,2 milliards d’Africains que comptera d’ici à trente ans l’Afrique, 5 % pourraient quitter le continent. Cent millions d’Africains seraient donc prêts à traverser la Méditerranée dans les vingt ans qui viennent pour tenter leur chance en Europe ou dans la péninsule Arabique. L’énergie est bien un enjeu politique. Si l’Afrique est électrifiée, on échappe au chaos, si rien n’est fait dans ce sens… on fonce droit vers la catastrophe.

Le prince saoudien al-Waleed a décidé de s’impliquer auprès de votre fondation…

Un partenariat avec sa fondation Alwaleed Philanthropies a en effet été signé en novembre dernier. Conscient que les vagues migratoires peuvent déstabiliser la péninsule Arabique, le prince al-Waleed bin Talal s’implique énormément dans le projet. On voit bien déjà qu’au Yémen et au Soudan les migrations en provenance de la corne de l’Afrique sont considérables. Al-Waleed mobilise toutes les grandes fondations philanthropiques et les mécènes internationaux pour accélérer le processus d’électrification de l’Afrique. Et ainsi parer à ces migrations et au fanatisme qui les accompagne bien souvent. L’accès à la lumière en Afrique est un enjeu de stabilité, de paix, mais aussi de sécurité.

Vous soutenez aussi que l’obscurité joue un rôle dans la radicalisation de la jeunesse africaine ?

C’est François Bozizé, l’ancien président de la République centrafricaine, qui m’a fait cette remarque, que j’ai trouvée très juste, en 2009 lors d’un déplacement à Ouagadougou. Il m’a dit : « N’oublie jamais, Jean-Louis, qu’obscurité et obscurantisme, c’est le même mot. » Et c’est évident. L’obscurité offre un boulevard aux radicaux et aux narcotrafiquants. Cette jeunesse d’Afrique migrant vers la lumière, vers le rêve d’emploi, de musique, d’énergies, de vie meilleure, est une proie potentielle de tous les radicaux et trafiquants. On ne peut pas être ultra-connecté (850 millions de personnes ont un portable), avoir accès à Internet, à la télévision, et voir sa mère faire des heures de marche pour aller chercher du bois ou de l’eau faute d’électricité ! L’obscurité n’est pas la seule raison de la radicalisation, mais c’est en tout cas un accélérateur. D’ailleurs, quand Aqmi arrive dans une ville, la première chose qu’ils font c’est couper l’électricité, quand il y en a…

Propos recueillis par Patricia de Sagazan et Geoffroy Lejeune


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